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FRAGMENTS ET PENSEES DIVERSES (1828 — 1850-е годы)

і» Comme dans ce que je viens de vous dire, l'inutilite c'est Гimpersonnalite et c'est par la que le bon et le beau se lient et se confondent dans l'idee la plus absolue et la plus vaste de la morale,

  1. Point de droit que celui de prescription.
    Dans l'ordre moral comme dans la nature, rien ne se fait aujourd'hui qui ne se soit fait hier, le lien qui lie les choses morales entre elles, est le meme qui lie les choses physiques: continuity succession. Chose nouvelle, jamais.
  2. Est-ce la, la loi de mon esprit, est-ce celle du monde, c'est ce que j'ignore, et peu m'importe, ce que je sais c'est ce que dehors ce cercle, je ne puis rien in'imaginer. Comment aurai-je un droit amp; cette heure, que je n'ai pas eu le moment d'auparavant? D'ou me serait-il venu? Je puis acquerir un droit nouveau sans doute, mais ce n'est point de ce droit qu'il s'agit, c'est de celui d'acquerir ce droit-la, du droit primitif, du droit qui donne le droit.
  3. Ainsi la metaphysique du droit ne consiste point a demontrer a qui tel ou tel droit appartient, mais bien a faire voir, ou tel droit reside par la nature meme des choses.
  4. Par exemple, qu'un homme vint au monde avec superiorite evidente sur tous ses semblables, un droit naturel de superiorite lui reviendrait. Or, comme tous les hommes naissent avec memes capacites, point superiorite naturelle pour qui que ce soit. Cependant puisque l'homme est fait de telle sorte qu'il peut dans le cours de sa vie se mettre en possession d'une veritable superiorite sur les autres hommes, le droit d'autorite reside necessairement dans les mains de quelques-uns d'entre nous: le creer, on ne le peut, le constater voila tout ce qu'il est possible de faire. Et ce droit, ce n'est point a l'individu qui s'en trouve par hasard investi, qu'il appartient, il git en la puissance de la nature dont la personne est en possession.
    Mettre en question ce droit-la, serait meme chose que mettre en question la force qui fait peser les corps, qui retient le soleil, qui fait tourner la terre«

  1. Tel est le principe qui fonde tout pouvoir dans la societe; non certes, comme on se l'imagine, je ne sais quel pacte tacite ou articuie, qui jamais n'a pu avoir lieu, comme de raison, que la societe etait deja toute faite,
  2. La possession materielle n'a point d'autre fondement) non plus. Que fait-on lorsque l'on dispute la propriete d'une chose a quelqu'un? On prouve qu'il ne l'a point possedee le moment d'avant, voila tout.
  3. Si l'on savait s'elever au premier chainon de la chaine que Jupiter tient en main, on arriverait au commencement de tout, du droit comme de tout le reste. En attendant, recon- naissons qu'en ce monde, le passe fait le present, done, principe et cause de chaque chose, il faut les chercher dans le temps: rien en dehors du temps.
  4. Enfin, le droit ne peut qu'accorder la liberte d'agir conformement a la loi universelle du monde; c'est pour cela que le premier de tous, c'est celui de sa propre conservation. Or, la loi generale est comprise toute dans la continuity dans la persistance des etres: continuite mecanique, continuite vitale, continuite intellectuelle, continuite morale, tous modes de l'existence universelle. En l'idee claire de cette existence, se trouve la regie de tout fait moral, comme en j'idee claire de la vie physique se trouverait la veritable joi du monde physique.
  5. II est en la raison de l'homme quelque chose de tellement necessaire, que, si on la lui enlevait, il n'y aurait) plus de raison. C'est avec cela qu'elle commence a experimenter, toute son action ulterieure n'est rien que suite de ce premier acte.
  6. Ce quelque chose, ce sont certaines notions qui sont comme les organes de l'intelligence. On les appelle facultes de Гате. Mais qu'est-ce que des facultes de l'ame? Autre chose у a-t-il dans l'esprit de l'homme qu'idees encore, et idees toujours? L'esprit de l'homme est-il autre chose qu'un ensemble d'idees? Et comment une idee s'y produit- elle sinon qu'elle decoule d'une autre idee? Etrange fantai- siel Vouloir faire de l'origine de nos idees question d'expe- rience, d'empirie.
    Puisque nous ne gardons pas le souvenir de nos premieres annees, comment done voulez-vous pour- suivre la pensee humaine jusqu'a sa naissance? Pas moyen. Puisque nous-memes, nous ne sommes pas temoins de ce qui se passe en nous des le commencement, qui le serait done? Le philosophe speculatif observant l'enfant, pour qu'il con$ut ce qui arrive dans ce petit cerveau, faudrait qu'il fut. philosophe et enfant a la fois, ou qu'il eut garde souve- nance de ce qui se faisait dans son propre cerveau a cette epoque. Et encore, a quoi bon? Etudiez done l'embryon dans le sein de la mere, c'est la que commence la vie, non pas a la lumiere du jour.
  7. On demande, l'intelligence quand survient-elle a l'etre lnimain? Eh, qu'en sais-je? Ce que je sais, c'est que l'homme n'en aurait, de cette intelligence, a aucun age de sa vie, pas plus qu'a l'age de l'embryon, si, de maniere ou d'autre, elle ne lui etait versee du dehors.
  8. Tout systeme psychologique, ideologique, anthropo- logique etc., ne veut que de l'homme isole, l'homme indi- vidu, seul au milieu de ses semblables: physiologie, histoire naturelle, mais ce n'est point la de la philosophie. La philosophie ne connait que V homme fait par Г homme dans la suite des temps.
  9. La vanite fait le sot, l'orgueil le mechant. Le meme individu est stupide ou feroce, selon qu'il est emporte par la vanite ou par l'orgueil. Attendez un moment, Tacces est-il passe? Le voila raisonnable et bon.
  10. La plupart des hommes nous paraissent non comme ils sont reellement, mais tels que nous les faisons. C'est que nous mettons toujours en jeu ou leur vanite ou leur orgueil. Mais, motif de plus de n'en vouloir qu'a nous-memes pour ce qui nous arrive de facheux dans nos rapports avec nos semblables.
  11. En se regardant bien soi-meme on trouve que l'on a ete tantot imbecile a se meconnaitre, tantot mechant a avoir horreur de soi; et parfois bon et sage a se prosterner devant soi. Et tout cela pourquoi? C'est qu'on a ete tantot vain, tantot arrogant, tantot ni l'un ni l'autre.
    Peut-etre n'est-on jamais vain et orgueilleux a la fois, je ne sais; mais qu'on le fut un moment, on serait sot et cruel a la fois: et arrive la, revenir a son assiette veritable, on ne le pourrait, car rien ne resterait dans 1'ame pour l'eclairer, ni coeur, ni raison.
  12. Tel homme se trouve dans telle situation que sa vanite est continuellement excitee, son orgueil continuelle- ment froisse. Celui-la n'est jamais ce qu'il est effective- ment, pas meme en ses reves, a tous les moments de sa vie il est ce que fait de lui la funeste situation, ou il se trouve jete. Ce sont de ces situations qui font ces caracteres inaborda- bles, si fatiguants a voir, si malheureux a eux-memes. On les rencontre frequemment dans la societe, souvent fort bonnes gens, meme gens de merite quelquefois, mais abimes par leur mauvaise etoile et par la faiblesse de ne savoir se soustraire a la circonstance. On les halt; il faut les plaindre[§§§§§§§§§§§§§§§§]
  13. La position la plus favorable, a mon avis, au calme des passions, a l'usage entier de nos facultes, c'est une sou- mission reflechie, volontairement deferee a une autorite parfaitement legitime. Pour foule de gens, par exemple, la chose la plus desirable serait de se trouver sousl'ascendant d'un homme, dont ils auraient appris a respecter le jugement et le caractere; ou pour etre heureux il ne leur faudrait que savoir se soumettre a vivre a l'ombre d'une raison qui ne fut pas la leur. Ils s'en gardent bien; plutot miserables que soumis: tels sont la plupart des hommes.
  14. * Uinspiration faut-il la considerer comme un fait tellement surnaturel, qu'il aneantisse le cours ordinaire de la nature? Nullement. II suffit de la regarder comme consequence de Taction directe d'un principe inconnu sur les forces de la nature morale, en raison de laquelle ces forces obtiennent une intensite infiniment plus consid6rable qu'elles n'en sauraient avoir a leur etat donne.
  15. Pourvu que Ton comprenne que cette exaltation de la puissance intelligente, ne provient pas de la creature mais du createur, qu'elle ce coordonne avec un plan general; qu'elle n'aboutit point a un effet individuel, mais qu'elle se rapporte a un effet universel, comme toute chose immediate- ment emanee de Dieu: on sera parfaitement orthodoxe, et Ton aura de plus cet avantage sur le dogmatique outre, que mieux que lui Ton concevra l'objet de sa foi.
    Ainsi de meme, la connaissance revelee, n'est autre chose que connaissance superieure a la connaissance acquise par les voies communes de la raison: connaissance surnaturelle en aucune fagon.
  16. En se manifestant a Tesprit de l'homme, Dieu ne se communique pas tout entier: personne n'a vu la face du pere. Des lors point de renversement de l'ordre donne: augmentaj t,ion prodigieuse des puissances naturelles, voila tout. L'impulsion qui leur a ete donnee primitivement est renou- velee une seconde fois par la meme main qui la leur imprima d'abord. Ou est le miracle?
  17. D'ailleurs, sait-on bien tous les moyens de connaissance que possede Гате? Sait-on toutes les combinai- sons, tous les effets possibles de ses facultes? Pourquoi a certaines epoques des forces nouvelles, des capacites nou- velles, par le concours de circonstances particulieres, ne pourraient-elles pas se developper, ou se reveiller (fens la nature humaine? En d'autre temps s'eteindre faute d'ali- ment ou d'exercice? Une autre fois, apparaitre de nouveau, et toujours d'apres un plan determine de la providence? Ou serait encore le prodige? Enfin, s'il est telle chose en l'homme, qu'une volonte libre, elle doit avoir certainement quelque analogie, quelque identite avec la volonte supreme, rien que puissance de liberte aussi, ni plus, ni moins. Et alors, comment savoir ce que cette volonte de l'homme peut obtenir de force, d'energie, d'etendue quand elle vient a se rencontrer avec l'autre volonte, se confondre avec elle, se perdre en elle?
  18. Tombe en Angleterre sans preambule, sans aver- tissement aucun, l'etranger se sent singulierement froissS par tous les rouages de cette machine industrielle qui fait la vie exterieure des Anglais. Point de pensee a communi- quer avec; un mouvement enorme, voila tout ce qu'il trouve; rien avec quoi sympathiser d'ailleurs. C'est qu'il n'y a que la pensee active qui en Angleterre se produise au dehors, la pensee reflechie, la pensee tranquille s'y relegue dans le plus intime de 1'interieur domestique, ou de l'ame: c'est la qu'il faut 1'aller chercher.
    Et encore arrive a cet intime, le singulier melange de reserve et d'excentricite, qui caracterise l'esprit anglais, si bien fait pour derouter le nouveau venu, vous repoussera sans doute encore. Mais aussi une fois installe au foyer de la vieille Angleterre, foule de jouissances et sympathies douces viendront vous en- tourer, et compenser l'ennui du premier abord, et qu'un jour vous arriviez a prononcer le mot home, au sein d'une famille anglaise dans une jolie maison de campagne a la verte pelouse, aux hetres et aux chenes si beaux, comme le prononce l'indigene, alors je ne sais mais je crois que vous laisserez echapper sans regret de votre memoire, le souvenir de votre pays, ce pays fut-il la сЬёге Russie«

23a. En Allemagne, Ton vogue sans cesse sur Госёап de 1'abslraction; TAllemand est la, plus domicilie, plus a son aise que sur terre: c'est pour cela qu'on у porte l'in- temperence de la pensee a l'extreme. Chose toute simple; la pure pensee, sans application, sans corps, pourquoi se restreindriit-elle dans son vol? Ou est le danger? Quand elle veut entrer dans la vie, quand elle devient pratique, quand de la haute region ou elle plane elle vient s'abbatre sur la realite positive pour lors il faut bien qu'elle se mo- dere. Mais sans cela tous les infinis espaces de la nature ne sauraient lui suffire. S'emportant au-dela de toutes les realites, elle va toujours s'emportant: nulle raison qu'elle s'arrete jamais.

  1. Cependant, il faut en convenir, c'est jouissance prodigieuse que ces voyages sans terme de l'ame. Et je crois, que ce n'est que par cet oubli, par cette negligence du reel, qu'elle peut se donner tout l'elan dont elle est capable, et arriver en dernier resultat a la connaissance la plus elevee qu'il lui est donne d'obtenir en la portion de sa vie qu'elle est forcee de passer ici-bas.
    1. Le Verbel Qu'est-ce done que le Verbe? Voyez le pilote manoeuvrant un vaisseau au milieu des ecueils, le tournant et le retournant, comme il ferait une piece de bois flottantsur l'eau: ce sontquelques mots qu'il proferede moment en moment qui font cela. Voila le Verbe. Voyez au champ de bataille cent bataillons s'ebranler a la fois et se preci- piter sur l'ennemi: c'est un signe, un geste du general qui a fait cela. Voila encore le Verbe! Figurez de cette parole autrement puissante, qui, plus distinctement que nulle voix humaine ne le saurait oncques faire en l'espace borne, re- tentit dans tout l'infini de la nature. Et cella-la est le Verbe parfait. Le verbe, done, c'est la parole agissante, la parole creante.
      1. On s'imagine que les propheties de l'Ecriture ne sont que de simples predictions, annonces de l'avenir et voila tout. Erreur grave. Ce sont enseignements, enseigne- ments se rapportant a tous les temps; parties essentielles de la doctrine autant que le reste.
        1. L'esprit saint en parlant par la bouche de ses pro- phetes ne refaisait pas la nature humaine. Or, le coeur de l'homme est une fois fait de maniere qu'il ne peut pressen- tir l'avenir qu'en le deduisant d'un present et d'un passe donnas: a moins de cesser d'etre ce qu'il est, le coeur de Thomme, nature raisonnable agissant par son propre pouvoir, il ne saurait faire autrement. C'est done cette liaison rigoureuse de l'avenir avec le passe et le present, cachee a la plupart des hommes qu'il etait donne aux voyants d'lsraSl d'apercevoir clairement, plus clairement je veux dire, qu'au reste des humains. Et cette liaison etant constan- te, necessaire, absolue, naturellement est meme aujourd'hui, meme demain, meme toujours: des circonstances, des situations parfaitement semblables amenent dans tous les temps des resultats parfaitement semblables. La le- $on du prophete est done de tous les temps, de tous lieux, pourvu que l'on sache l'appliquer convenablement,
          1. Sans doute cette similitude rigoureuse des epoques n'est pas chose facile a saisir. Un sentiment profond, une conscience intime des voies de Dieu, provenant d'une sou- mission infinie aux manifestations de sa volonte supreme, peuvent seuls la devoiler. Le meme principe sup6rieur qui fait le don de prophetie, donne aussi Intelligence de la prophetie. Le prophete et son interprete sont places sur la meme ligne dans la hierarchie intellectuelle. Celui-la est prophete qui comprend parfaitement le prophete.
          2. On a voulu, par exemple, rapporter les hautes voyances de l'Apocalypse a des 6poques de temps parti- culieres: folie niaise. La pensee de l'Apocalypse n'est qu'une loQon immense, s'appliquant absolument a chaque moment de la duree infinie, et к ce que l'on voit tous les jours se passer autour de soi. Ces voix effrayantes qui retentissent de la, on les entend tous les jours, ces monstres horribles qu'on nous у montre on les voit tous les jours; ce craque- ment de la machine du monde qui s'y fait, nous en sommes temoins perpetuellement. En un mot, drame journalier, eternel du monde, voila ce que le superbe poeme de S. Jean: et, le denouement de ce drame, non pas comme dans ceux produits par notre imagination, mais selon la loi de I'infini, est perpetuel, et commence des l'ouverture de la scene.
          3. Les reveurs qui ont interpret6 l'apocalypse, avaient mission obligee, Toutes folies auxquelles le livre sacre a donne lieu, jamais n'ont ete vaines, il у avait raison pour tout. Par exemple, des millenaires, il en fallait absolument; sans millenaires, point de croisades. Or, les croisades de toutes manieres avaient ete indispensables. Premierement, la societe nouvelle ne pouvait se former sans elles. Ensuite sans ce prodigieux evenement, l'exemple de la plus grande exaltation possible du sentiment religieux aurait manque a la raison humaine, et de ce grand mobile des choses d'ici- bas Гоп n'aurait pas la mesure veritable. Enfin, un souvenir immense, indispensable, tout plein destruction et de pensees singulierement fecondes, n'eut pas et6 livre sans cela aux generations futures.

31. «Homme de sens», dites-vous, «mais comme tout le monde, il court apres le bonheur: c'est pour cela qu'il s'agite de la sorte». Pour le bonheur voyons que faut-il avant tout? Ne faut-il pas etre content de soi et de tout au monde? Je vous le demande, cela se peut-il a qui n'est pas un imbecile? Excellent moyen, je trouve, de degouter certaines gens de l'ardent desir du bonheur, leur demontrer que les sots peuvent etre heureux.

31a. II est certain que le bonheur, celui que desire la plupart des hommes est chose impossible sans un conten- tement stupide de soi et de tous. Pour arriver a ce bonheur, on recherche richesse, honneur, gloire. Mais tout cela ob- tenu, ne faut-il pas se trouver encore le plus sage et le plus parfait des hommes, et n'avoir rien a redire a tout ce qui se passe autour de vous? Autrement, a quoi bon? Le moyen d'etre heureux sans cela? Que l'on se figure la felicite ici- bas de quelque maniere que l'on voudra, il faut toujours supposer au bout de cette felicite, folle satisfaction de soi, indifference plus folle encore pour tout ce qui nous envi- ronne. Les anciens le savaient fort bien. Plus francs, plus na'ifs que nous, ils n'avaient pas d'autre morale que celle- la. Qu'est-ce que leur sage? Sot arrogant, ravi de lui-meme, insensible a tout ce qui se fait devant lui. En cela point de difference entre Epicure et Zenon. Tel est l'ideal le plus parfait que l'homme ait su se faire de la supreme sagesse. Quel intervalle entre cette philosophie apathique, immobile, dessechante, et cette autre qui nous dit: «Desirez le royaume des cieux, et tout vous sera donne en sus!» Et pourtant que de plus simple que la le$on contenue dans cette belle parole du Sauveur? Ne cherchez pas, vous dit-il, le bien pour vous- meme, cherchez-le pour les autres, il vous arrivera a vous-meme immanquablement, sans que vous у songiez: votre bonheur particulier n'est-il pas dans le bonheur general?

            1. Point de personnalite, point d'ego'isme. C'est la ce qui tue le bonheur. Vivre pour les autres, c'est vivre pour soi. Bienveillance, amour infini pour vos semblables, voila, croyez-moi, la veritable felicite; il n'y en a point d'autre,
            2. Tout le mouvement materiel ne serait-il point par hasard, le produit de la vibration sonore et harmonique du fluide aerien, ou de quelque autre fluide semblable, plus subtil encore, plus ethere, qui penetrerait dans les solides les plus compacts, et agirait directement sur les molecules elementaires qui les composent?
            3. Le son pour nous est quelque chose qui affecte notre organe auditif. Mais pourquoi ne serait-il point, par l'effet de son action harmonique, principe ou cause d'infinite de mutations et de transpositions dans la matiere, dont nous ignorons aujourd'hui la cause et les principes?
            4. Vibration de l'air, voila ce que c'est que le son dans la realite. Or, comment l'air peut-il vibrer, sans affecter d'une maniere quelconque les corps qu'il environne? Le contraire, d'ailleurs, est prouve.
            5. II est certain que l'air est en agitation perpetuelle. Pourquoi done, par exemple, quelques-uns de ces phenomenes inexplicables de la nature organisee qui se passent dans I'interieur des etres, tels que le mouvement ascendant de la seve dans les vegetaux, la circulation du sang dans les animaux etc.; qui contredisent plus ou moins les loies con- nues de la nature, notamment celle de la gravite universel- le, ne seraient-ils pas produits par ce mouvement continuel de la nature aeriforme? Je ne vois pas, par exemple, pourquoi par suite de ce mouvement, certaines consonnances n'auraient-elles pas lieu, entre les substances medullaires, fibrilles et autres, se trouvant entre elles en certains rapports harmoniques, dans un meme etre ou dans des etres differents; et pourquoi ces consonnances n'ameneraient pas ainsi maint effet qui nous etonne? Si une ondulation de l'air peut ebranler une corde tendue en accord avec une autre corde, pourquoi, je vous demande, le nerf, par exemplet ne serait-il pas ebranle de meme maniere par une cause semblable?

            1. Rien que questions encore, sans doute; mais con- venez que s'il у eut reponse a ces questions, quelles immen- ses applications le calcul ne pourrait-il pas obtenir un jour, et combien pour lors le domaine de la certitude mathema- tique ne se trouverait-il pas agrandi.
            2. S'il у a telle chose qu'un infini d'espace c'est ce que j'ignore, mais je sais qu'il у a infini de temps, et que cet infini, cette duree incommensurable, cette succession sans terme des choses ce n'est rien que la vie meme, ou l'exi- stence parfaite.

Et d'abord le fini est multiple, 1'infini point. L'idee du multiple se confond en mon esprit avec celle d'aneantis- sement, l'idee d'unite avec celle d'eternite. L'aneantisse- ment est done pour moi le mal, l'eternite le bien: le mal ne tend qu'amp; detruire, le bien qu'a faire durer. Eternite done, bien, vie, c'est tout meme chose.

ff'appelle cela les deux idees terminales de l'esprit humain, attendu qu'elles se trouvent aux deux bouts de la ligne qui donne sa mesure, Toutes autres idees de l'homme у sont contenues, ou s'associent amp; celles-la de telle maniere que l'esprit ne saurait rien concevoir que l'une ou l'autre de ces idees, l'idee d'aneantissement ou celle de duree, ne s'y rattache necessairement. Base de tous nos jugements, et non seulement de tous nos jugements mais encore de tous nos sentiments, cet encadrement dans lequel se passe tout le mouvement de l'intelligence, fait la loi de toute notre pensee, sans que nous nous en doutions. Remarquez que meme les idees numeriques, tout etrangeres qu'elles semblent etre a ces notions n'en sortent point, puisqu'elles ne sont que des idees de division et d'addition: diviser c'est anean- tir, ajouter c'est produire.

La pensee morale surtout ne saurait avoir d'autre principe, a mon avis, que celui-la. Toute idee de perfection, de beauty, d'harmonie, de vertu, d'amour n'est que modification de celle de duree, toute idee d'imperfection, de lai- deur, de discorde, de vice, de haine, n'est que modification de celle d'aneantissement. Nous ne saurions rien nous imaginer de bon ni de beau que nous ne lui attributions en meme temps durabilite, continuite, persistance; nous ne saurions rien nous figurer de mauvais et de laid que nous n'y attachions l'idee de precarite, de cessation, d'annihi- lation. Ainsi notre esprit est constamment entre la pensee de la vie et celle de la mort, et il n'est reellement gouverne que par ces deux pensees.

II faut observer que le sentiment de notre propre conservation n'entre pour rien dans ces notions elementaires de la raison. Le principe de notre conservation n'est que celui de la nature animale, tout different du principe moral* Mais il fallait les reunir pour produire la vie complete: c'est justement ce qu'a fait la philosophie chretienne, en offrant a l'esprit humain l'idee du salut eternel, comme etant celle du bien absolu.

            1. Je demande lorsque l'on aura explique le phenomene historique de l'etablissement du christianisme le plus naturellement possible, par exemple par une sorte de deve- loppement du mosa'isme produit par son melange avec la philosophie orientale et celle de la Grece.., qu'aurait-on prouve contre le fait de la revelation? Ou a-t-on vu que le Sauveur ait dit que le pere se soit decouvert a lui dans une revelation extraordinaire et instantanee, comme lui-meme, par exemple, s'etait apres revele a S. Paul? Ne savions- nous done pas qu'il ecoutait et interrogeait les docteurs? Et encore, que le petit enfant croissait et se fortifiait en esprit?
            2. II у a verite historique de fait, il у a verite historique de raison, il у a analyse dans l'histoire, mais aussi il у a synthese: je dirai presque, il у a dans l'histoire de Vapriori, aussi bien que de Vaposteriori.
            3. Bien certainement ce que raconte l'histoire, ce n'est point ce qu'elle a de plus vrai, c'est ce qu'elle pense, c'est ce qu'elle imagine, c'est ce qu'elle invente. En ce sens, il у a telle conception poetique en histoire qui peut-etre plus vrai que tel recit le plus scrupuleux, tout comme la pure reflexion souvent est plus vraie que l'experience. La chaine des faits ne peut qu'etre imaginde, elle ne se trouve pas en la chronique; deductions de la raison simple ne servent la de rien, car, a la rigueur, la raison ne saurait avoir prise sur le temps passe, domaine propre de l'imagination et de la poesie. D'ailleurs le temoin oculaire bien souvent ne voit pas la chose telle qu'elle est, peut-etre jamais; et il se trouve qu'apres des siecles revolus, le penseur profond s'imagine plus correctement la fait que le contemporain qui Га touchy du doigt. Pour cela, qu'aura fait le penseur? II sera parti d'un principe hors du cours des evenements historiques, done d'un principe apriori. Voila de l'inven- tion et voila aussi la verite historique la plus haute. On peut dire que cette verite n'est pas proprement en l'histoire meme, mais qu'elle lui est communiquee par la pensee. Tel est vrai que l'on trouve dans Niebuhr, Guizot etc.
            4. Quand on a beaucoup raconte, reste a deviner. Alors la masse des evenements, le chaos des faits disparait, vient le raisonnement; a la place du recit vous avez un argument, un syllogisme, et finalement, la loi morale des temps.

42a. L'histoire de notre pays, par exemple, n'a pas encore ete assez racontee, cela n'empeche pas pourtant que l'on ne puisse la deviner. Une pensee plus forte, plus divi- natoire que celle de Karamzine le fera un jour. Le peuple russe saura pour lors ce qu'il est ou plutot ce qu'il n'est pas. II se prend a cette heure pour un peuple comme un autre; j'ai croyance qu'alors il sera effraye de sa nullite morale; qu'il apprendra que la providence ne Га fait encore vivre que pour avoir en lui certain pouvoir dynamique dans le monde, et non encore pour Г у faire figurer intellectuel- lement. Nous saurons alors que nous n'avons encore que pese sur la terre, et point encore agi. De meme que les nations qui ont forme la societe nouvelle n'avaient d'abord ete appelees sur la scene du monde que comme puissances materielles et qui n'ont pris place dans l'ordre intellectuel que lorsqu'elles ont subi le joug de sa loi. Nous aussi nous ne sommes encore a cette heure que force physique, force morale ne serons qu'alors que nous aurons fait meme chose qu'elles. Mais quand?

            1. Le mecreant ne ressemble pas mal, je trouve, a un bateleur tout gauche, qui, d'un pied se tient sur la corde et fait maladroitement l'equilibre de l'autre. Mais le mauvais bateleur des tretaux se fait payer ses tours de force; cet autre mauvais bateleur que lui en revient-il pour la peine? Que je sache, rien que la fatigue. Quand on le voit se balancer de la sorte sur sa corde, l'on a peur pour lui, l'on voudrait lui tendre la main, et lui dire, «descendez done, mon ami, vous allez vous casser le сои».

            1. «Many are poets, that have never pen's», a dit Byron* Mais quoiqu'il en dise, la pensee seule ne fait point lepoete, il faut encore qu'il la sache reciter. C'est que la pensee poetique n'est point complete tant qu'elle n'est point re- vetue par la parole, L'inspiration poetique, a mon avis, est autant celle du mot que celle de l'idee. La pensee en silence est une pensee sans corps, or la poesie est tout corps, lors meme qu'elle ne fait comme aujourd'hui que rai- sonner. Poete, l'on n'est jamais en prose. Tous ces grands prosateurs que l'on traite de poete, Fenelon, Buffon, Rousseau, ne possedaient selon moi, absolument rien de la puissance poetique. L'element materiel de cette puissance est son element integral. Je veux que le poete ebranle mes nerfs, aussi bien que mon ame.
            2. La poesie est donnee pour reunir le monde physique au monde intellectuel, et pour tromper l'esprit par cette confusion. La musique avait meme mission et elle a precede la poesie; mais a elle seule, elle n'aurait pas suffi a produire cet effet: l'esprit lui resisterait. Or, il etait urgent que l'esprit fut trompe; en consequence est survenue ja poesie.

45a. L'on fait fort bien d'appuyer dans la speculation sur le principe de contradiction: grande loi, sans doute, mais par rapport a Dieu ce principe n'est point plus valable que tout autre principe de la raison bornee de l'homme. Ce qui justement fait l'etre de Dieu, c'est que toute contradiction disparait en sa toute puissance, et que tous nos impossibles a nous, en lui se trouvent possibles.

            1. La raison quand elle cherche toute seule a connaxtre Dieu, fait un Dieu de ses mains; ne tache point de concevoir celui qui est. C'est pourquoi, s'il ne s'etait revele lui- meme, il n'y aurait jamais de Dieu sur la terre qu'un Dieu fait de main d'homme.

Mais on dit: done il s'est fait voir tout entier a l'homme? Point du tout. II ne s'est montre a l'homme qu'autant qu'il le fallait pour qu'il put le chercher en cette vie, le trouver en l'autre; voila tout.

            1. Que sont les anges? Intelligences superieures a l'hu- maine intelligence, natures inaccessibles a nos organes* Pourquoi n'y en aurait-il pas? Ce n'est point ici, je trouve, le cas du doute, c'est celui de l'ignorance.

La Genese ne parle pas de la creation des anges; c'est que ce n'est point la Genese de toutes choses, mais seulement des choses humaines. Et c'est la, a mon avis, un des caracte- res qui la distinguent le mieux de toutes les cosmogonies connues; c'est la une des grandes preuves, je trouve, de 1'origine qui lui est attribuee; elle ne dit tout juste que ce qu'il fallait dire: cela ne rappelle-t-il pas le principe physique de la moindre action? On ne manque pas d'anges dans la suite de la Bible; language des temps; Dieu ne saurait parler a Thomme qu'en la langue de l'homme; ne soyons pas surpris qu'il veuille etre entendu de l'homme, lorsqu'il daigne lui adresser la parole. Mais cela ne doit pas fonder la croyance des anges; autrement chaque mot du livre эасгё ferait dogme.

            1. La doctrine des anges est-elle done de foi? Non, assurement. Bien plus, l'homme fait a l'image de Dieu, peut-il legitimement reconnaitre des natures superieures a lui-meme? J'en doute. Jesus n'etait pas ange, mais il 6tait Dieu et homme a la fois. II est done permis de douter, je crois, que l'intervalle entre la nature intelligente de l'homme et celle de Dieu soit rempli par une nature intermediate. Ce qui est bien vrai, c'est qu'en tout temps les multitudes, autant que les esprits les plus profonds, etaient portes a admettre des natures plus parfaites que nos prop- res natures. Fort bien on peut ne pas attacher d'importance a cette croyance, mais la repousser comme grossiere superstition, ce serait superstition bien grossiere, je trouve»
            2. Swedenborg etait un homme d'une grande profon- deur. Seulement il a eu tort de se faire une doctrine eso- terique; cela n'a servi qu'a diminuer l'effet que ses ouvrages auraient produit sans cela, Mais quant a sa familiarity avec les puissances celestes, il n'y a pas la de quoi s'eton- ner. J'aurais Ш bien plus surpris, si, ayant l'esprit fait comme il l'avait, il n'eut pas ete aussi familier avec elles,
            3. Vous avez souvent entendu dire que le sommeil etait la figure de la mort: ce n'est point cela du tout. Moi je trouve que c'est le sommeil plutot qui est une mort veritable; et, ce que l'on appelle la mort, peut-etre est-ce la la vie? Dans le sommeil il у a interruption du moi; il n'y en a point apres la mort, car s'il n'y avait alors persistence du moi, il у aurait aneantissement. De la tombe l'on ne revient plus, mais l'on revient du sommeil et l'on reprend le moi. Mais, dites, vit-on, quand on ne se doute pas que l'on vit, ne fut-ce qu'un seul instant?
            4. Le fait est que la mort veritable est essentiellement dans la vie. Morts nous sommes, morts parfaitement la moi- tie de la vie; point hyperboliquement, point figurement, mais litterairement, serieusement morts. Mille fois par jour un retour reflechi sur vous-meme vous fera voir que le moment d'auparavant vous ne vivez point pas plus qu'avant de naitre; que vous n'aviez nulle conscience de ce que vous faisiez, ni seulement le sentiment de votre existence. Et alors, ou done etait la vie? Vie de l'arbre, du zoophyte tout au plus; non pas meme de l'etre intelligent, assurement non.
            5. La vie sans cesse nous echappe, puis on la retrouve; tant s'en faut que nous vivions perpetuellement. La vie de Г intelligence est interrompue a chaque fois que la conscience se perd. Plus il у a de ces moments, moins il у a de vie intellectuelle; et s'il n'y a plus que de ces moments-la, voila bien la mort. Pour mourir de la sorte [il] ne faut sortir de cette vie, et d'autre mort, bien certainement, il n'en est point. La mort dans la vie, c'est done la toute la mort qu'il у a.
            6. Entendons-nous cependant. Quand je dis conscience je n'entends point cette conscience ideologique sur laquelle est assise la philosophie moderne, simple sentiment de notre existence. J'entends cette autre conscience qui fait que non seulement nous nous ressentons vivre, mais que nous savons encore comment nous vivons. C'est le pouvoir a nous donne d'agir dans chaque moment de la duree, sur le moment suivant, de faire notre vie nous-memes, au lieu de la laisser couler comme fait la brute. Cette conscience-la une fois entierement perdue voila qui tue irrevocablement: et sa- vez-vous pourquoi? C'est la la damnation parfaite. Peine plus grande, l'etre intelligent peut-il encourir que le n6ant?

54—55. Ce qu'appelaient les pai'ens sagesse, vertu, sou- verain bien, nous appelons tout cela ciel. Je sais bien d'ou me viennent les mauvaises pensees; l'insense seul pense savoir d'ou lui viennent les bonnes.

              1. Charite chretienne: raison depouillee de la faculte de se rapporter a elle-meme.
              2. L'esprit bien fait gravite vers une croyance, vers une soumission aussi naturellement que l'esprit mal fait repousse toute croyance, resiste a toute soumission.

57a. Le philosophe fait de Dieu une loi, une harmonie, un univers, je ne sais quoi encore; puis il dit, la divinite ne saurait se concevoir; je le crois bien. Ce Dieu incoherent, multiple a Tinfini, intelligence et matiere a la fois, comment le concevrai-je? Mais ce n'est point la le Dieu, qui est, c'est le Dieu que vous avez fait. En place de l'idee la plus simple de toutes, vous avez la l'idee la plus comple- xe possible: grande merveille en verite, que vous ne sachiez pas la faire entrer dans votre esprit.

576. Nous ne connaissons qu'un petit bout de notre etre, celui que nous trouvons dans la vie presente; nous savons bien qu'il se continue fort au dela, et pourtant, chose inouie! nous voulons connaitre la loi de notre etre tout entier.

58. Le pantheiste appele de monde le tout. II le suppose parfait. II trouve cause et principe de tout dans le tout. Ce tout est eternel, infini, intelligent; il embrasse tous les temps, tous les espaces. Enfin tous les attribute que le deiste trouve en Dieu, le pantheiste les trouve en son tout.

Et, a la bonne heure. Systeme parfaitement consequent, et qui peut se demontrer rigoureusement. Le mot du tout une fois prononce, le reste n'est plus qu'un corollaire ne- cessaire du principe ainsi pose.

Mais tout cela se reduit evidemment a un mot substitue a un autre, de sorte que Spinoza [*****************] pouvait tres bien etre fort religieux, et il l'etait nul doute, en le lisant on se sent en effet comme entraine malgre soi par quelque chose d'extra- ordinairement devot, quelque chose qui perce a travers l'arrogance mathematique de son argument, et qui fait d'autant plus d'impression que l'on s'y attendait le moins.

Au reste du pantheisme, il у en a au fond de toute admiration exageree de la nature; a force de voir de l'intelligence partout, on fait de tout une intelligence, et tout l'univers se trouve etre de cette maniere une grande intelligence, comme chez le pantheiste. Regardez Bonnet[†††††††††††††††††], Paley [‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡‡] et les autres.

                1. Instinct animal, instinct humain sont deux choses toutes differentes. Le premier, impulsion physique ou sensitive; l'autre, perception confuse de la raison qui ne se con- fond avec la sensation que parce qu'elle est confuse, mais en effet bien distincte d'elle.

L'homme ne possede pas son instinct a la maniere des betes; cela exclurait la raison, mais il le possede d'une maniere qui lui est propre. En l'homme l'instinct tout seul ne determine rien; il n'agit en lui qu'en se combinant avec sa raison dont il augmente quelquefois et parfois affaiblit l'6nergie. Dans les animaux, l'instinct est le principe unique de toute leur activite, c'est pour cela que son pouvoir est si puissant en eux, et qu'en certain cas il semble aller au dela du pouvoir de la raison meme de l'homme.

                1. Que faire pour voir clair? Ne point regarder a tra- vers soi.
                2. Qu'est-ce que le christianisme? Science de la vie et ds la mort.
                3. Qu'est-ce que l'ordre social? Remede temporaire к un mal temporaire.
                4. Institutions legislatives, politiques, judiciaires et toutes combinaisons de cette nature que font-elles? Elles corrigent le mal qu'elles ont fait.
                5. Que sont devenus les barbares, les destructeurs du monde ancien? Des chretiens.
                6. Que serait devenu le monde si Jesus-Christ n'etait venu? Neant.
                7. Est-il jamais arrive a quelqu'un de rever que deux et deux font cinq? Point. Pourquoi done dire, qu'en dormant, l'on n'a pas l'usage de sa raison?
                8. En France que fait-on de la pensee? On la dit. Qu'en fait-on en Allemagne? On la digere. Qu'en fait-on chez nous? Rien du tout, et savez-vous pourquoi?
                9. Les hommes se figurent etre en societe lorsqu'ils sont reunis en des villes, ou en autre enclos. On dirait qu'ils n'ont qu'a se presser les uns contre les autres, a se parquer comme des moutons, pour etre en societe.
                10. II у a de cela cinq ans que je rencontrai a Florence un homme qui [§§§§§§§§§§§§§§§§§] me plut fort. Je n'ai passe que quelques heures avec lui; quelques heures seulement, mais bien dou- ces et bien bonnes a la verite; et encore ne savais-je tirer de cet homme tout le parti qu'il у avait a en tirer. C'etait un mSthodiste anglais, etabli je crois en mission de Midi de la France; mais lorsque je fis sa connaissance, il revenait de terre sainte. II у avait en lui un singulier melange de chaleur, d'onction, de vivacite pour le grand ob- jet de sa preoccupation, la religion, et d'indifference, de froideur, de tranquillite pour tout le reste. Dans les galeries de Tltalie, les chefs-d'oeuvre de l'art ne le touchaient guere, mais les petits sarcophages des premiers siecles de l'Sglise l'occupaient singulierement. II les considerait et les meditait avec exaltation, il у voyait je ne sais quoi de saint, de touchant et de profondement instructif, et il s'ab- sorbait dans les reflexions qu'ils lui suscitaient. Done je n'ai pass? que quelques heures avec cet homme, un temps bien court, un moment; depuis nulle nouvelle de lui. H6 bien, voila l'homme avec lequel je suis a cette heure le plus en societe. Point de jour que son souvenir ne me revienne; et cela toujours avec une emotion, avec une pensee qui au milieu de mes peines si grandes me raniment, au milieu de mes decouragements si nombreux me soutiennent. Voila la societe veritable des etres intelligents; voila comment deux ames agissent veritablement 1'une sur l'autre: espace et temps n'y peuvent rien.
                11. On entend dire quelquefois d'un vieillard, il est retombe en enfance, le pauvre homme! Eh non, c'est qu'il n'en est pas encore sorti, de l'enfance. Regardez sa vie; enfant toujours, plus enfant qu'a cette heure, il n'est que ce qu'il a toujours ete.
                12. Bienheureux serait l'liomme s'il pouvait revenir sur ses pas. Ce n'est point la l'ordre etabli; faut qu'il avance toujours et que toujours il avance; pas un seul pas en arrie- re, devant soi toujours; et que sur sa tete coulpe sur coulpe il accumule. Mais la mort franchie, alors, oui alors, la mi- sericorde divine, il faut bien l'esperer, lui accordera de s'arreter un moment, de reviser le temps ecoule, peut- etre meme de reculer un peu.
                13. Cependant vous le savez, il est une communion chretienne; de purgatoire elle n'en veut pas; elle veut que nous sautions a pieds joints de cette vie dans cette autre ou tout est irrevocable, irremissible, irreparable. Cruelle doctrine, plus cruelle encore que fausse.
                14. Si vous voulez connaitre ce que c'est que l'ame des beles, je vous en demande pardon, mais voyez ce qui se passe en vous la moitie du jour, vous en saurez quelque chose.
                15. Faites attention que l'animal le plus intelligent ne prouve absolument rien. Si on le voit, par exemple, hesiter quelquefois avant de se determiner a agir comme s'il refle- chissait, c'est que l'on ne sait pas toute l'etendue de la sensation, et jusqu'ou elle peut se continuer dans les etres qui n'ont qu'elle pour se guider. II у a dans les animaux une imitation toute sensitive, presque mecanique, qui si on la concevait bien expliquerait tout ce qui se fait en eux, ne laisserait difficulte aucune sur ce sujet. Nous-memes, nous imitons machinalement mille choses sans la moindre reflexion, sans nous en douter, les habitudes des gens avec les- quels nous vivons; nous contractons leurs allures, nous imitons leurs gestes et jusqu'a leur son de voix. Voila notre nature purement animale.

Quant a ce faible element de perfectibilite que l'on trouve dans les betes, il n'est besoin de recourir a la sensation; le principe organique seul suffit pour en rendre raison. Les plantes n'ont-elles pas leurs habitudes? On pourrait leur en donner de nouvelles, si l'on connaissait mieux leur structure, et cela ferait l'education des plantes; il у aurait done la progres comme dans les betes.

Buffon 5 et d'autres naturalistes ont dit a peu pres la meme chose. Mais il est necessaire d'appuyer sur la consideration que nous fournit l'experience de notre nature propre. Car, il n'y a rien de si important que bien nous sacliions, qu'hommes nous ne sommes pas tout le long du jour, il s'en faut.

Buffon, si je m'en souviens, apres leur avoir ote toute espece d'intelligence, attribue aux animaux une sorte de conscience de leur etre. Singuliere ideef Moi-meme, ai-je done constamment cette conscience? Et plus, ne me faut-il pas certain effort pour me la donner? L'animal aurait-il

6 Pour ce qui est de Buffon, voir Quenet, op. cit., p. 174, № 1, 212; McNally, op. cit,, p. 166.

(lone quelque chose que moi je n'ai point a toute heure? Folie.

                1. Repetons-nous sans cesse: comment pouvons-nous etre miserables? Ne sommes-nous pas faits а Г image de Dieu?
                2. Ouit tout se reflete dans la conscience. Point de loi dans nature qui ne se trouve repetee dans le moi. Tous les phenomenes du monde physique se reproduisent dans le monde intellectuel. La pensee recapitule dans son interieur tout le mouvement de la nature. Mais elle connait et la nature ne connait pas. Sa vie c'est la connaissance; la vie de la nature c'est le mouvement passif. Quand la pensee a cesse de connaitre, elle a cesse d'etre. Voila pourquoi le Sau- veur a dit: La vie eternelle est de vous connaitre, mon pere.
                3. L'homme durant toute sa vie peut croire a l'ane- antissement de son etre; jamais il n'y a cru, jamais il n'y croira, l'instant d'avant sa mort. Au moment meme ou il se sent dissoudre, il se sent durer. Voila, je crois, le grand principe de la persistance universelle des etres, cette fois exprimee dans le moi au plus haut degre.
                4. II est une force plastique dans la nature qui ne fait que des formes. C'est la probablement le veritable principe vital, resume de toutes les forces naturelles. Nulle part elle ne se manifeste d'une maniere plus instructive que dans la cristallisation: la, il la faut etudier et mediter. Singulier phenomene en effet que cette cristallisation. Rien que geometrie. Et faites-y bien attention: c'est dans la formation des matieres premieres des corps que la nature procede de cette maniere: immense sujet de reflexion.
                5. Dans l'intelligence il у a aussi une force qui re- pond a celle-la, l'imagination. Ces deux puissances de la nature universelle ne seraient-elles pas celles qui tiend- raient le plusde la puissance creative, et qui l'imiteraient le mieux? Tres possible.

80. En operant son salut que fait-on? C'est la vie que l'on donne a son ame: oeuvre toute divine. Celui done qui a donne la vie a des multitudes sans nombre d'ames, celui qui ne cesse de la donner perpetuellement, celui qui jusqu'a la fin des siecles ne fera autre chose que toujours r^pandre, semer la vie partout, je vous le demande, est-il un Dieu ou non?

81. Qu'est-ce que la raison? De raison, je n'en connais

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Источник: П.Я.ЧААДАЕВ. Полное собрание сочинений и избранные письма. Том1 Издательство  Наука  Москва 1991. 1991

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